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Vers une Musique Equitable I

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La Musique assiégée est un ouvrage ayant pour sous-titre « D’une industrie en crise à la musique équitable ». Ce n’est pas un essai larmoyant qui se contente de dire que les majors de la production et de la distribution musicale sont les méchants, et que les indépendants sont systématiquement des idéalistes fondamentalement gentils. Les auteurs sont immergés dans les réalités économiques et musicales. Charlotte Dudignac est responsable de communication pour le Centre de ressources régional de l’économie sociale et solidaire en Île de France. François Mauger est producteur de d’albums et de concerts depuis une dizaine d’années.

Une mise en forme alternative, un diptyque :

« Parce que La Musique assiégée se veut un livre ouvert, le lieu d’une réflexion plurielle, sa forme diffère d’autres essais. Voilà bien longtemps que vous n’avez plus besoin d’un mode d’emploi pour lire un livre. Et pourtant, ce livre nous offre la possibilité d’une lecture différente, à double entrée… »

En effet, les deux auteurs cités plus hauts pourraient être considérés comme des contributeurs majeurs. 47 contributeurs s’ajoutent aux porteurs de ce projet livresque. Chaque page est structurée aux deux-tiers par les analyses de Charlotte et François, et la colonne de droite reçoit les commentaires des co-auteurs. Ces derniers appartiennent à la vaste et diversifiée sphère de la musique : artistes, producteurs, diffuseurs, disquaires, programmateurs de salles de concerts, animateurs de radio etc., tous les éléments constitutifs de la scène musicale française sont représentés. Leurs noms ne vous diront rien pour la plupart. Tous professionnels, ils œuvrent en coulisses dans les rouages du système, à l’écart des sunlights, mais au plus près des réalités de la machine française. Cette dernière ressemble à celle de beaucoup d’autres pays : mondialisation quand tu nous tiens…
Cependant, l’uniformité n’est pas de mise entre les points de vue de ces différents acteurs :

« Ils ont été sélectionnés en fonction de leur métier, afin qu’un maximum d’activités de la filière de la musique soient représentées. Leurs avis divergent souvent. De celui des auteurs, d’abord. De celui des autres contributeurs également. Tant mieux, car La Musique assiégée ne porte pas la voix d’une seule opinion mais veut refléter une diversité de points de vue et initier un débat sur la notion de musique équitable. »

L’industrie de la musique et le commerce équitable semblent a priori s’opposer, et dans les faits ils le sont. Les auteurs commencent leur étude par des rappels historiques élémentaires. L’appréhension de la musique à travers les siècles : de l’écriture musicale sur papier – premiers supports de conservation – à l’ère numérique où les musiques n’ont jamais été aussi aisément transportables et transmissibles. Des jalons spécifiques sont également posés dans les domaines de de la production et des réseaux commerciaux correspondants. Il ne s’agit pas de faire rentrer tous les biens culturels, toutes les œuvres artistiques dans le même cadre analytique. Gommer les différences peut entraîner une systématisation de la dénonciation qui empêche de voir au-delà, c’est-à-dire d’envisager des perspectives autres et, surtout, constructives. La France compte à ce titre une exception culturelle de taille que les auteurs rappellent pour éviter la caricature, et regarder la situation de la musique avec le plus d’objectivité :

« La majorité des disquaires spécialisés estiment que l’hécatombe qui a décimé leurs confères aurait pu être évitée. Comment se fait-il qu’en France, près de trois mille librairies indépendantes, qui représentent près du tiers de la vente de livres au détail, aient survécu aux côtés des mêmes géants de la diffusion culturelle ? Cela s’explique par le fait qu’en France, depuis la loi du 10 août 1981, un prix unique de vente du livre est imposé à tous. Un roman ne coûte donc pas plus cher chez le libraire du quartier qu’en grande surface et la richesse de la création littéraire est préservée. Après avoir milité en vain pour l’instauration du prix unique du disque, le syndicat des labels et des distributeurs indépendants (UPFI) s’est résigné. Il plaide désormais pour une aide aux petits commerces de ventes de disques. »

David Godevais, un des contributeurs, perçoit de sa place d’animateur du Calif (association ayant pour objet de soutenir la création de nouveaux magasins de disques) le rapport au public selon un autre angle de vue, et envisage d’autres possibilités :

« Les gens ont toujours besoin d’un relais ente l’édition, la production, les artistes et le public. D’un espace de découverte… Peut-être qu’on va assister à une phase de développement de ces lieux… (…) Globalement, on s’aperçoit que, sur vingt-sept disquaires qui ont été créés par le Calif, je crois, on a, en gros, trois ou quatre fermetures. Ce qui est finalement assez peu compte tenu de la crise… »

Ce n’est pas la diversité des débats qui fonde l’intérêt de La Musique assiégée, mais le panel d’actions présentées. Un discours pour lui-même, auto-validant, a-t-il sa place dans une industrie culturelle qui brasse autant de capitaux, hormis la beauté d’une prose engagée ? Le dernier chapitre n’est pas une clôture idéologique : « Jouer juste : pistes pour une musique équitable » : droits, devoirs, financement, transparence, règlementations etc., les mots-clefs se succèdent pour rendre à chacun ce qui lui est dû.
Cet ouvrage est donc bien plus qu’un essai. Il ne se contente pas d’engager des débats, il présente des acteurs et des structures, ici et maintenant, qui agissent chaque jour pour transformer des dispositifs économiques contre lesquels on se révolte à la lecture d’un article, au passage, pendant quelques minutes, quelques heures dans le meilleur des cas.

N’oubliez pas d’aller commander cet ouvrage au libraire de votre quartier plutôt qu’autre part.

Ne lâchons pas l’affaire.
Life is a fuckin’ struggle !

Gilles Arnaud

Cet Article a une suite sur ce blog :Vers une Musique Équitable II

3 Comments

  1. Cédric says:

    disquaires/libraires: même combat!
    j’étais allé chez un disquaire indépendant il n’y a pas très longtemps dans le 11ème arrondissement. Il avait été interviewé dans l’émission C dans l’air à propos du dernier disque d’une certaine Carla B. qu’il refusait de diffuser et ça m’avait rendu curieux! Je suis sorti de chez lui avec quelques disques après une longue discussion!

  2. Simon says:

    Ce livre est effectivement génial. Une belle invite à la réflexion. Par contre pour reprendre Cédric, disquaires et libraires ne font pas le même combat, c’est expliqué clairement dans l’ouvrage sus-nommé : le livre bénéficie d’une loi imposant un prix unique, qui permet la survie des libraires indépendants, le disque non…

  3. Salut Simon,

    Bienvenue en ces lieux.
    Je pense que Cédric parle de façon générale : la lutte contre les grosses structures de distribution et de production ; et c’était un clin d’oeil à un ami libraire résolument indépendant.

    Mais sur le fond tu as complètement raison.

    Par contre, ici tu peux laisser tes articles en lien, en plus c’est une preuve que les grands esprits se rencontrent. Je le fais à ta place :

    http://tours-et-detours.blogspot.com/2008/06/vers-une-musique-quitable.html

    A bientôt
    Gillou

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