CORALINE : auteur Neil Gaiman / illustrateur Dave McKean / réalisateur Henry Selick

Affiche de cinéma du film de Henry Selick  : Coraline
Affiche de cinéma du film de Henry Selick : Coraline

Un petit bijou de l’animation ce film

[AVERTISSEMENT : il me semble préférable d’avoir vu le film, ou lu le livre, pour ne pas passer à côté de certains éléments de l’intrigue auxquels je vais faire allusion. Mais après tout, vous êtes seuls juges]

Pour commencer, autant le dire tout de suite, le film de Henry Selick est une très bonne adaptation de la longue nouvelle du même nom de Neil Gaiman, une vraie réussite à tous les points de vue. Je ne rentrerai pas dans le débat de l’adaptation qui “trahirait” le livre, ou pas. Je suis un inconditionnel du travail d’écrivain et de conteur de Gaiman, mais de toutes les façons, il n’existe aucun décret éternel ordonnant de transposer avec exactitude de la littérature à l’écran, ce qui d’ailleurs ne signifie pas grand chose de pertinent. “Oui, mais, je ne l’avais pas imaginé comme cela !” : pauvre choupinet/choupinette découvrant l’altérité.
De toutes les façons, le film d’animation a été réalisé par Henry Selick, mais en étroite collaboration avec Neil Gaiman afin de créer un film au plus près de l’imaginaire de l’écrivain, même si – à mon sens – cette animation est moins angoissante que certains passages du livre.

Revenons à nos moutons, même s’ils ne sont pas électriques. Hum, hum…

En guise de préambule

Eh bien ce conte pour enfant de Neil Gaiman a produit son effet sur ma petite personne. De toute façon, je ne pense pas que la littérature enfantine soit réservée aux seuls enfants. Je ne dis pas cela parce que je suis resté bloqué dans mon enfance et enfermé dans des peurs puériles. Détrompez-vous, je n’ai plus peur dans le noir, exceptions faites des recoins vraiment sombres qui semblent produire l’obscurité… et puis on ne sait jamais…
Voilà ce que Terry Pratchett dit de Coraline :

“Ce livre va vous donner froid dans le dos…
On y retrouve un élément d’horreur raffiné digne des meilleurs contes de fées, et c’est un petit chef-d’œuvre.”

Vous voyez, il n’y a pas que moi qui ait flippé avec ce bouquin.

Première de couverture Coraline de Neil Gaiman par Dave McKean
Première de couverture Coraline de Neil Gaiman par Dave McKean

Le thème de la maison hantée est un des plus classiques. Une bâtisse qui “s’approprie” ses occupants en est une variation. Ajouter à ceci une inspiration à deux pas de À travers le miroir (Through the looking glass) et Alice au pays des merveilles (Alice in Wonderland) de Lewis Carroll, et vous obtenez Coraline : nous allons revenir plus en détails sur ces rapides analogies.
Comme d’habitude, Neil Gaiman ne se fourvoie pas dans le fait de singer les monuments du genre, il transcende le tout pour nous apprendre des choses sur nous-mêmes.

La couverture est donc de Dave McKean, ainsi que les illustrations au crayon qui jalonnent le livre.
La réalisation qui suit illustre bien une partie du propos consacré aux ambivalences de l’enfance :

Une illustration relativeà  Coraline par Dave McKean
Une illustration relative à Coraline par Dave McKean

Vos rêves les plus déstabilisants vont être réveillés, débusqués de leur retraite enfantine.
Les années avaient passées. Vous croyez en avoir été libérés ?

Un conte de fées, n’est-ce pas ?

Neil Gaiman est un auteur qui est passionné depuis l’enfance par les histoires du monde. Il ne s’est pas pour autant retiré dans une tour d’ivoire littéraire. Il regarde ce monde qui l’entoure, l’influence en retour, et le nourrit par sa diversité et ses aspects les plus étranges, décalés, en marge.
Un conteur contemporain. Les sens des deux termes mis ensemble prennent toute la place : réalisation plénière d’une vocation ?

Coraline doit être considérée comme une œuvre dont les éléments narratifs s’originent au sein de nombreuses cultures, et dont quelques unes ne nous sont pas familières. Mais la magie des histoires de Gaiman est un dépassement des frontières inconnues. Elle consiste en une capacité à parler directement à nos peurs, nos défaillances toutes humaines, aux régions de nos êtres prêtes à s’éveiller.
Et, un peu vite, on pourrait arguer de façon définitive :

“Comme tous les contes de fées !”

Eh bien oui, justement.

Le tour de force réside dans la possibilité que s’est donnée Gaiman de rejoindre un cortège aux contours immémoriaux. L’auteur britannique a rejoint la cour des grands.

Les contes de fées ne sont que pour les enfants ?
Osez dire oui…

De la psychologie à l’anthropologie, les contes du monde entier apparaissent comme les réceptacles de notre humanité tremblante, suffocante, extasiée, pleine de rêves et de désirs inavouables.
La complexité débordante n’a de cesse de se déguiser, sans doute parce qu’elle préfère par dessus tout être racontée.

Coraline dans une réalité : laquelle ? Quelle vérité pour Coraline ?
Coraline dans une réalité : laquelle ? Quelle vérité pour Coraline ?

Un univers double et nauséabond

Les personnes qui partagent la vie de Coraline ne sont pas construits comme des référents.
Au contraire, chacun possède et manifeste un caractère en décalage avec l’idée que l’on se fait de la normalité.

Un père et une mère qui travaillent séparément sur un même projet, sur une thématique dont ils sont les spécialistes mais qu’ils n’aiment pas pratiquer : le jardinage. Au passage, rappelons que ces citadins viennent de déménager à la campagne. Ils donnent l’impression à leur fille de la délaisser pour leur travail.

Deux voisines excentriques, ex-actrices de théâtre/music-hall/cirque. Perdues dans leurs souvenirs et à l’intérieur d’une relation bipolaire en décalage de phase, hors des préoccupations sociales les plus élémentaires.

L’autre voisin adulte, russophone, est un acrobate qui dit être en train de mettre au point un numéro avec des souris acrobates. Il est stigmatisé comme alcoolique plutôt qu’excentrique.

Le seul personnage du même âge que l’héroïne semble être tout droit sorti de la Nouvelle Angleterre de Lovecraft. Ses attitudes semblent être guidées par les lignes directrices d’une consanguinité certaine.

Such a Wonderful World !

En résumé, Coraline est entourée d’individus desquels s’exhalent les parfums de poussière suffocante, de grenier emplit de moisissures et de décompensation. Les structures de sa réalité riment avec border line. Un univers en train de s’écrouler sur lui-même.

Devant un tel environnement psychologique, autant dire que l’envers du décor auquel accède Coraline fait figure d’endroit.
Un détail : tous les êtres de l’autre réalité, “l’autre mère”, “l’autre père”, etc., ont des boutons cousus à la place des yeux : poupées prêtes à se disloquer dans l’imaginaire de la petite fille.

Le père de Coraline : le vrai, indisponible
Le père de Coraline : le vrai, indisponible

Et l’autre père…

L'autre père qui, même si plein d'artifices aisément perceptibles, tend les bras à Coraline
L’autre père qui, même si plein d’artifices aisément perceptibles, tend les bras à Coraline

Lewis Carrol, oui mais…

Comme nous l’avons suggéré plus haut, rapidement, on pense à Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll.
Peut-être un peu vite, alors mettons les deux démarches en opposition.

      Dans Alice, le lecteur est confronté à un monde différent du réel. Ce dernier est radicalement différent du nôtre, les lois physiques sont bousculées, abondance d’êtres imaginaires : on plonge dans le fantastique le plus foisonnant. En définitive, cet ailleurs est un discours très construit sur le monde d’Alice, sur le nôtre. D’ailleurs, Alice peut être considérée comme un défi linguistique, un univers mathématisé qui a sa propre cohérence : défi remporté haut la main par Caroll. À ce titre, les terres imaginaires dans Alice ne sont que les multiples facettes d’une activité symbolique qui a pris forme pour parler à la conscience de la petite fille.
      Pour Coraline, nous sommes aussi dans le cas d’une excursion dans un monde parallèle qui procède de l’intime de la voyageuse.
      Première différence : le passage vers l’inconnu n’est pas une chute mais un chemin horizontal vers une autre réalité.
      Seconde différence : on est en présence d’une copie. Un négatif plus coloré que l’original, mais sans que l’on bascule dans un surréalisme du type d’Alice. Un monde familier qui n’a pas pour but de donner sens, mais de divertir, comme une correction du réel en technicolor où il ferait bon vivre. Un environnement moins weird si l’on écarte les yeux-boutons et l’impression diffuse qu’ils provoquent.
      C’est donc maintenant que des questions fondamentales se posent : en définitive, l’étrangeté n’est pas du côté de l’envers du décor.

Coraline en route vers son univers parallèle
Coraline en route vers son univers parallèle

Qu’est-ce qui amène Coraline dans cette autre dimension ?
Quel est le facteur le plus influençant ?
Le sortilège ou le désir de fuite loin d’une famille et de son voisinage qui agit comme répulsif ?

Bien entendu, il y a une histoire de sorcière, mais ce qui fait prendre conscience à Coraline de la situation maléfique, ce sont les changements de comportements de ses parents qui, de leur côté, réalisent le peu d’attention qu’ils ont porté à leur fille. Tout s’inverse, et c’est le monde réel qui permet de comprendre le surnaturel, le fondement de son existence et des règles de son fonctionnement. Si quelque chose se passe dans la vraie vie, l’autre vie s’en trouve modifiée.

Et puis ces fameux parents finissent par passer à travers le miroir : l’accès au surnaturel n’est pas le même que celui de Coraline, c’est plus l’ancienne école…
Une fois de plus, la petite fille va elle-même dénouer les fils qui se tissent dans l’obscurité. Ses parents sont bien démunis. Après tout, ce ne sont que des adultes, et ceux-ci pensent que Coraline est une histoire réservée aux enfants.

Quelques questions en forme de fin de billet :

Qui est capable de faire la liste des influences de notre ami Henry Selick en termes d’animation et de cinéma expérimental ? Qui le sait ? Qui le sait ?

Et le chat dans tout ça ? Il a une fonction dans ce récit ?

Pour vraiment finir, je voulais simplement dire que j’étais bien content que Coraline et son univers aient été pris dans la toile du cinéma 😉

Coraline prise dans la toile du cinéma de Henry Selick
Coraline prise dans la toile du cinéma de Henry Selick

Le trailer oficiel, tout de même

à bientôt pou un autre post
Gilles ARNAUD

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