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Voix, visions, apparitions : un dossier de la revue Ethnologie française

Ethnologie française – 2003/4 – Octobre-Décembre

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“Voir, entendre, percevoir : les verbes d’action qui traduisent notre mode de présence au monde semblent couler de source. Il y aurait devant nous, des êtres qui se donnent et sont vus, entendus, perçus. Or cette mise en présence, la nôtre et celle des choses du monde, n’a en soi aucune évidence. Aucun objet ne se donne, nous devons sans cesse le reconquérir, le trouver, le construire. (…)
Fantômes et spectres, visages d’anges ou de dieux, formes d’esprits, corps disparus, photos d’ectoplasmes, voix des morts : ces phénomènes fragiles ne représentent pas ici des point de butée
objectifs, au sens où ils relèveraient d’une pratique de la vérité, laquelle s’avèrerait inapte à trancher en faveur ou non de leur existence. Nous n’aurons pas non plus l’imprudence de penser qu’il faut décharner ces phénomènes, les vider de tout contenu, et les restituer sous la forme dérisoire d’improbables “croyances” dont l’objet nous importerait peu. Ce sont deux types de fuite, que nous renverrons dos à dos. (…)
La Vierge apparaît, mais est-ce que la Vierge existe ? Il voit des esprits, elle entend les anges, or tout le monde sait qu’ils n’existent pas ! Mais : est-ce que l’atome existe ? (…)
Les voix sont ici
ce qui est réellement entendu, les visions ce qui est réellement vu, les apparitions ce qui est apparaît réellement. La question des traces laissées dans les appareils humains, psychiques et corporels, n’est pas abordée ici à la façon des médecins légistes ou des inconditionnels du scientisme. Nous interrogeons le cheminement d’une image dans le psychisme collectif, la façon dont elle est reconnue ici et non ailleurs, et prend son essor aujourd’hui ou hier.”

[extraits de la présentation du dossier par Christine Bergé]

Récits et images de rêves au Moyen Âge

Jean-Claude Schmitt
EHESS, GAHOM (Groupe d’anthropologie historique de l’Occident médiéval)

Résumé

La conception médiévale des rêves diffère largement de la nôtre : le rêve n’y est pas une activité psychique de l’individu, mais la mise en rapport immédiate, dans le sommeil, du sujet avec les puissances de l’au-delà, positives ou négatives. D’où le souci de distinguer rêves “vrais” (d’origine divine) et rêves “faux” (les illusions diaboliques), et la méfiance de principe à l’égard des rêves. Comme les miracles, ils permettent de légitimer toute institution, toute innovation. Le rêve est aussi le lieu de la découverte d’une forme spécifique de subjectivité : celle du sujet chrétien. Son iconographie, largement inspirée par les rêves bibliques, se caractérise par la juxtaposition, dans la même image, de la figure du rêveur et de l’objet du rêve. On ne trouve pas d’image “autobiographique” de rêve avant l’aquarelle célèbre de Dürer. Bien des images médiévales montrent pourtant que les peintres se sont aussi préoccupés d’exprimer l’expérience subjective du rêveur.

Paroles de fantôme. Le cas du revenant d’Alès (1323)

Marie Anne Polo de Beaulieu
CNRS, CRH (Centre de recherches historiques)

Résumé

Dans la ville d’Alès, durant l’hiver 1323, un fait divers défraye la chronique. Un bourgeois, Gui de Corvo, décédé depuis huit jours, revient hanter sa demeure et terroriser sa veuve. Celle-ci en appelle aux consuls puis au prieur des dominicains. Une délégation menée par le prieur Jean Gobi, suivi des notables de la ville, se rend sur place. Deux nuits d’interrogatoires de cet esprit auraient été prises en note par un notaire. Ce texte et ses amplifications successives posent la question de la nature de cette voix. Comment le prieur met-il en condition les assistants pour les convaincre qu’il s’agit bien de l’esprit de Gui ? Comment oblige-t-il cette voix à répondre à ses questions ? Quel message est-elle censée délivrer aux vivants ? Quelle fonction ce type de texte a-t-il pu assumer dans la promotion du culte des âmes du purgatoire dans les derniers siècles du Moyen Âge ?

Spectres ou pas Spectres : telle était la question

Hervé Huot
CRH – EHESS

Résumé

Dans l’Europe du XVI° siècle, des naturalistes, des médecins, des théologiens protestants émettent des doutes sur l’existence et l’intervention dans les affaires humaines des anges, démons et âmes des défunts. Un érudit français, Pierre le loyer, prend la défense, à la fin du siècle, des thèses soutenues par les théologiens catholiques au sujet de ces Esprits. Il propose même en 1605 d’élaborer une science relative à leur apparition dans l’imagination : il la nomme science des spectres. Il tente ainsi d’introduire ce thème dans les sciences humaines, qui vont prendre leur essor au XVII° siècle, indépendamment de la théologie.

Contemplatrices de l’invisible

Jacques Maître
CNRS

Résumé

Les relations passionnées que certaines femmes mystiques catholiques ont vécues avec Jésus au fil du deuxième millénaire peuvent être envisagées comme rencontres avec des êtres mythiques, notamment dans un remaniement de l’esprit du chamanisme. La “surnaturalisation” des partenaires célestes se déroule sous le regard et le contrôle d’une institution qui cautionne ou non leur réalité. Face à une telle caution, les contemplatrices de l’invisible perçoivent-elles des “objets”, en hallucinent-elles la présence par réactualisation d’un mythe ? Enfin, les échos suscités dans le social par les témoignages des visionnaires prophétesses sont souvent liés à des conjonctures politiques.

L’invisible (1870-1890) : une inscription somatique

Nicole Edelman
Paris X-Nanterre

Résumé

Dans la seconde moitié du XIX° siècle, et plus encore après les années 1860, le corps, en tant qu’organisme de chair, occupe en France une place grandissante dans l’interprétation des manifestations de l’invisible, fort nombreuses en ces décennies. A travers les expériences médicales entreprises dans les grands hôpitaux parisiens de la Charité et de la Salpêtrière, à travers celles de spirites et enfin à travers celles de théologiens catholiques, chacun cherche à démontrer la véracité de ses conceptions des visions et des hallucinations. Chacun prend appui, dans le concret de la réalité somatique, dans une surenchère d’arguments dont les enjeux sont le plus souvent opposés.

Voix et images d’ailleurs. Les deux fables de dom Ernetti

Régis Ladous
Faculté des Lettres – Lyon

Résumé

Depuis un demi-siècle, le chronoviseur (appareil à photographier le passé) existe dans la littérature de science-fiction. Avec le développement du magnétophone et de la télévision, il est entré dans les pratiques d’un néo-spiritisme soucieux de donner une validation technique au contact avec les morts. Depuis les années quatre-vingt-dix, le développement du réseau Internet a intégré le chronoviseur dans les réseaux de la transcommunication électronique avec les défunts. Ce phénomène marginal est devenu une pratique relativement fréquente, représentative de la nébuleuse ésotérico-mystique décrite par Françoise Champion et Danielle Hervieu-Léger. La double fable de dom Ernetti illustre cette mise en réseau de l’apparition et de la voyance, dans un va-et-vient constant entre le jeu et la croyance.

La peau du mort : enveloppes, écrans, ectoplasmes

Christine Bergé
Université Lumière Lyon IICRIC (Groupe de Recherche sur les Interactions de Communication)

Résumé

Selon une approche dite “morphologique” (courant illustré notamment par carlo Ginsburg, Georges Didi-Huberman), l’auteur souligne ici de suivre les variations d’une même forme qui vient hanter l’histoire de la mort en Occident. Corps de lumière du Christ ressuscité, fantômes dont les voiles dressés sont pourtant vides, âmes que les peintres figurent comme des enfants en chemisette enserrés dans les bras des anges, silhouettes diaphanes des revenants que les spirites contemporains guettent à travers leurs écrans de télévision : l’iconographie de l’après-mort témoigne de la façon dont la tradition chrétienne pose la question d’une trace matérielle des corps disparus, et exprime également la difficulté à se représenter ce qui reste des vivants. L’auteur met en perspective ces images. Elles manifestent un même travail psychique de cicatrisation : celui des endeuillés sécrétant à leur insu une sorte de “peau commune” qui les relierait aux absents. Ainsi naissent ces enveloppes symboliques, qui rendent la mort acceptable en tissant des formes de “vie” intermédiaire.

Sir Arthur Conan Doyle et les esprits photographiés

Antoine Faivre
EPHE – CNRS

Résumé

Des rapports entretenus avec Conan Doyle avec le spiritisme, l’article dégage trois aspects spécifiques : la place et l’importance que le romancier accorde aux “psychographies” (photographies d’esprits) ; les méthodes logiques, comparées ici à celles de Sherlock Holmes, qu’il suit pour “démontrer” que les psychographies (et plus généralement les phénomènes spirites) prouvent l’existence d’une vie après la mort ; l’usage qu’il fait de certains discours propres au courant “occultiste” de l’époque, ainsi qu’aux écrits d’ésotéristes comme Swedenborg. Recourir à leur vision du monde conforte la sienne propre.

La voie des anges (1810-1850)

Marie-Claire Latry
Université Victor Segalen Bordeaux II
LAHIC : Laboratoire d’Anthropologie et d’Histoire de l’Institution de la Culture

Résumé

L’appréhension de l’invisible au cours des rêves passe, au début du XIX° siècle, par des récits de parcours dans l’au-delà, délivrés par le rêveur durant sa transe somnambulique. C’est un ange qui guide le “voyage”. L’auteur étudie cette figure, son rôle dans la narration, sa finalité médiatrice. Deux modes de cristallisation sont repérés, à travers les sons et la musique ; la lumière et les couleurs. Ces types de manifestation permettent d’envisager des résurgences ou des continuités entre textes théosophiques et discours somnambuliques. Insérés dans ces récits comme motifs, les déterminations de la figure angélique opèrent des collages de visions successives, à considérer comme des topoï propres à l’expérience onirique.

Visions mariales sur Internet à la fin du XX° siècle

Paolo Apolito
Université de Salerne et de Rome 3

Résumé

L’épisode des visions et apparitions mariales à Medjugorje, dans l’ancienne Yougoslavie, semble ouvrir une nouvelle ère de l’histoire des apparitions. Sous l’influence américaine, relayés par Internet, promus à une dimension internationale, les voyants ne correspondent plus au profil classique qui prévalait jusqu’aux années quatre-vingt. Ils se sont émancipés, leurs visions échappent aux procédures de validation usuelles. Effet paradoxal d’Internet : le voyant devient plus anonyme, ses “messages” sont dispersés dans les échanges avec d’invisibles protagonistes.


“(…) le “sacré” est d’autant plus assuré de durer, qu’il ne relève de rien d’autre que de nous-mêmes, en notre fragilité, notre capacité à demeurer continûment infaillibles. (…)
Mais cet ailleurs, cette étrangeté, cette altérité, qui nous ravissent, pour faire métaphore, ou ravissement, pour attester d’expériences intimes – sont formes d’existence de tout autre pour nous. (…)
L’apparition est bien alors cet événement intime devenu argumentaire social par sa texture même, cette inscription aux frontières du symbolique et de l’imaginaire, lorsque les morts sous l’empire des mots reviennent, et que toute image matérielle, toute physique des sons, toute forme épurée et abstraite, tout corps en archipel, produisent leur témoin comme seul capable de dire, par le détour des choses vues comme autant de signes en passion d’autrui, l’avènement de soi-même comme sujet.”

[extraits de la postface de Daniel Vidal - EHESS / CEMS (Centre d'Études des Mouvements Sociaux)]


Je viens de reproduire des résumés qui sont placés dans la revue en introduction de chaque article, histoire de vous prévenir et de vous éviter, le cas échéant, de perdre votre temps avec des réflexions à mille lieues de vos préoccupations.

Outre ses articles de fond, la revue Ethnologie Française propose des comptes rendus d’ouvrages de recherche en Anthropologie, Ethnologie et Sociologie.

Je vous conseille vivement la lecture de cette revue, elle est l’outil indispensable pour suivre l’actualité de la recherche, et recèle une quantité incommensurable de références bibliographiques.


Gillou


Article relatif :

Les Nouveaux Mouvements Religieux : un numéro d’Ethnologie française

2 Comments

  1. Très interessant d’autant plus que la démarche n’est pas celle de ces scientifiques qui nient l’existence de ce dont on ne peut la prouver.
    Amitié
    Thierry

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