
J’ai décidé de parler d’une partie du parcours musical de Frank Zappa.
Tout d’abord pour contribuer à une meilleure compréhension de l’œuvre de Frank Zappa, et pour rendre hommage au rôle de passeur de culture qu’a été le grand moustachu. Il n’a eu de cesse au cours de multiples interviews qu’il a accordé de mettre en avant des artistes et des musiciens. Il a ainsi conseillé l’écoute, l’étude et parfois la réhabilitation de grands auteurs du vingtième siècle.
Puis, c’est ma façon de le remercier, que d’en remettre une couche au sujet de ces différents auteurs qui furent des références à ses yeux. Je remercie, par delà les confins des sphères étoilées, puisqu’il s’en est allé, le grand Zappa pour la façon dont il a transformé mon écoute musicale et remué mes méninges pour que je ne sois que modérément un membre docile du grand troupeau.
Merci Monsieur Zappa
Il est aujourd’hui question d’un compositeur de “musique sérieuse” décédé dans le dénuement et une profonde solitude.
Cet auteur de l’avant-garde de la musique contemporaine du XXème siècle est maintenant réhabilité, institutionnalisé. Des chefs d’orchestres comme Pierre Boulez l’ont sorti de l’oublie et ont joué ses œuvres de par le monde, dans les plus grands auditoriums et opéras. Souvent seul et incompris, et malgré ses problèmes financiers récurrents, il a continué son œuvre suivant la ligne exploratoire qu’il s’était fixé et qui s’est modifiée selon les trouvailles qui permettaient, d’une manière scientifique, d’appliquer de nouveaux protocoles de création musicale : Edgard Varèse

Je vous communique pour commencer cette petite histoire initiatique, des extraits du récit de notre ami Frank dans sa biographie Zappa par Zappa de sa découverte d’Edgard Varèse qu’il s’évertue à orthographier “Edgar”. A la suite de ces anecdotes, je vous fournirai des compléments circonstanciels et du son pour vous faire une idée sur Varèse :
“J’avais cherché ce disque pendant près d’un an et je n’avais pas l’intention de faire une croix dessus. Je lui est dit que j’avais 3,75 dollars. Il a pris une minute de réflexion et m’a répondu : On l’utilise pour faire des démonstrations hi-fi, mais jamais personne ne nous achète de matériel quand on le passe. Si tu y tiens tant que ça, je crois que tes 3,75 dollars suffiront.”
(…)
Ce fût le premier 33 tours de Frank Zappa.
“Il y avait des sirènes, des caisses claires, des grosses caisses, un rugissement de lion et toutes sortes de sons étranges. Elle [la mère de Zappa] m’a interdit de jamais rejouer ce disque dans notre salon. Je lui ai répondu que je le trouvai vraiment superbe et que je voulais l’écouter en entier. Elle m’a dit de prendre l’électrophone dans ma chambre. Le Decca n’en a plus bougé et ma mère n’a jamais plus écouté “The Little Schoemaker” [Petit Cordonnier en 78 tours].
J’ai passé l’EMS 401 sans arrêt, étudiant minutieusement le texte de la pochette, à l’affut de la moindre information. Je ne comprenais pas tous les termes musicaux, mais je les ai quand même mémorisés.
Pendant touts mes années de lycée, chaque fois que quelqu’un passait à la maison, je l’obligeais à écouter Varèse – c’était pour moi l’ultime test d’intelligence. Chaque fois, on me prenait pour le dernier des cinglés.”
C’est marrant j’ai assisté aux mêmes réactions dans ma petite chambrette, en faisant écouter Zappa, à ceux qui auraient pu devenir des amis sincères. Dur, dur, l’adolescence.
Ne nous égarons pas ; on continue :
“Ma mère avait décidé pour mon quinzième anniversaire, de me faire un cadeau d’une valeur de 5 dollars (une grosse somme pour nous à l’époque). Elle m’a demandé ce que je désirais. “Écoute, lui ai-je répondu, au lieu de m’acheter quelque chose, si tu m’autorisais plutôt à passer un appel téléphonique longue distance ?” Personne dans la famille n’avait jamais fait ce genre de choses.”
Dans la mienne non plus. N’est-ce pas bizarre ?
“Je décidai de téléphoner à Edgar Varèse. J’avais déduit de son air de savant fou qu’il ne pouvait habiter qu’à Greenwich Village. j’ai donc demander aux renseignements téléphoniques de New York s’ils avaient un certain Edgar Varèse dans leur fichier. Bien sûr. Ils m’ont même donné son adresse : 188 Sullivan Street.
C’est Louise, sa femme, qui m’a répondu qu’il était bien absent – il était à Bruxelles, où il travaillait sur une composition pour l’Exposition universelle (Le Poème électronique) [j'y reviendrai dans un autre article] – et m’a suggéré de rappeler plus tard.”

“Je ne me rappelle plus exactement ce que j’ai pu lui dire quand j’ai finalement réussi à l’avoir au bout du fil – probablement un truc aussi brillant que “Wao, j’adore ce que vous faites.”
Varèse m’a dit qu’il travaillait sur une nouvelle pièce, Déserts [j'en reparlerai aussi dans un autre article]. J’en ai frissonné de joie : quand vous avez quinze ans et que vous vivez dans un désert, celui de Mojave, à Lancaster, Californie, et que vous découvrez que le plus grand compositeur du monde (qui par ailleurs ressemble à un savant fou) travaille dans le secret de son laboratoire de Greenwich Village à une “chanson qui parle de votre ville” (pour ainsi dire), il y a de quoi s’enflammer.
Je continue à penser [même dans la tombe, c'est un penseur infatigable] que Déserts parle de Lancaster, même si les notes de la pochettes du 33 tours Columbia insistent davantage sur son aspect philosophique.”
Étant viscéralement un type de la campagne, aspects fusionnels avec l’humidité du matin etc., cette dernière remarque n’a fait qu’augmenter mon adulation pour les deux compositeurs :
“Tout au long de mes années de lycée, j’ai cherché des informations sur Varèse et sa musique. j’ai découvert dans un livre une photo de lui jeune homme ; la légende disait qu’il serait tout aussi heureux s’il était vigneron plutôt que compositeur. Ça m’a plu.”
Je vous permets tout de même d’écouter Ionisations : augmenter le volume / pump up the volume !
[Kent Nagano et l'Orchestre National de Radio France ]
Le EMS 401 comptait également les pièces suivantes : Intégrales, Density 21,5, Octandre et quelques autres pièces maîtresses, mais ce sont les trois premières qui vinrent en premier lieu à l’esprit de Frankie.
Pour le plaisir de certains. De la torture pour d’autres :
Intégrales :
[Kent Nagano et l'Orchestre National de Radio France ]
Density 21,5
[Kent Nagano et l'Orchestre National de Radio France ]
Octandre
[Kent Nagano et l'Orchestre National de Radio France ]
Frank Zappa a fini par trouvé un ouvrage qui mentionné Edgard Varèse. Bien mieux qu’une simple biographie et/ou un parcours professionnel et artistique, le jeune Zappa avait dans les mains un manuel d’orchestration qui contenait des extraits d’ Offrandes. Un vrai livre de chevet pour le grand moustachu.
En vacances chez une tante de Baltimore, donc non loin de Greenwich Village, Zappa écrivit une lettre à Varèse afin de pouvoir le rencontrer, comme ce dernier le lui avait autorisé au téléphone. Il reçut après une longue attente une lettre manuscrite d’Edgard Varèse, “d’une petite écriture à l’aspect scientifique” selon l’expression de Zappa :
“7/12th/1957
Cher Monsieur Zappa
Je suis désolé de ne pouvoir accéder à voir requête. Je pars pour l’Europe la semaine prochaine et je serai parti jusqu’au printemps prochain. J’espère néanmoins vous voir à mon retour. Avec mes meilleurs vœux. Sincèrement.
Edgar VARESE”
Zappa s’est empressé de mettre cette lettre dans un cadre qu’il a toujours conservé.
Il n’a jamais pu rencontré le désormais maestro, mais sa démarche en terme de percussions et de fréquences furent et demeurent des avancées fondamentales. Edgard Varèse est un déclencheur, il a contribué à la réalisation majeure d’une transformation de la musique contemporaine. Frankie en a toujours gardé l’empreinte créative.


Si vous pensez que ça ferait des effets sonores super, écoutez encore.
Gillou





































Excellent article qui apporte de la lumière sur le petit Zappa et son Edgar (la modification du prénom à sa sauce n’est-elle pas un signe d’adoption ?). J’aurais aimé trainer sur les bancs de l’école avec Frank.
Amitié
Thierry
Salut Thierry,
J’ai une profonde admiration pour monsieur Varèse. Un petit bonhomme avec son béret de franchouillard.
Pour l’orthographe Edgard/Edgar : c’est vrai que Zappa préfère “Edgar” et que c’est sûrement un signe d’adoption puisque Varèse avait lui-même signé de cette façon dans la lettre qu’il avait envoyée au jeune Frankie.
C’est Varèse lui-même qui utilisait les deux orthographes.
Mais sur les papiers officiels, c’est bien Edgard.
Amitiés
Gillou
merci à toi pour les img
[...] compositeur de musique contemporaine tel que Edgar (Edgard) Varèse sur le Sieur Frank Zappa : ICI. Bien d’autres travaux musicaux d’un temps présent ont marqué le maître ès Pop [...]