
Frank Zappa demeure une figure iconoclaste pop-rock, définitivement incontournable.
Il est considéré comme un intellectuel. Qualité ? Défaut ?
Ses influences musicales commençaient aux standards du blues et s’étendaient jusqu’aux permanentes innovations de la musique contemporaine.
Il a été reconnu comme un très grand guitariste [j'ai toujours eu l'impression qu'il jouait de la guitare comme s'il avait une cithare entre les mains - j'aime bien la cithare].
Sa carrière de musicien se termina sur un Synclavier : un étrange instrument naît du croisement improbable entre un piano et un ordinateur. L’album Jazz from Hell nous permet d’écouter des “humanly-impossible-to-play” morceaux composés par F.Z., sur cette machine pour compositeur-arrangeur-fou. A l’exception d’une piste, où le moustachu nous gratifie d’un de ses solos caractéristiques de guitare électrique, tout est une cascade de sons électroniques plutôt synthétiques. Une piste presque choisie au hasard pour vous donner une idée, cliquez sur le triangle ci-dessous :
Effectivement, il est difficile d’imaginer un être vivant capable d’interpréter la chose.
Cependant, la possibilité que ces pièces pour Synclavier soient jouées par plusieurs musiciens fut envisagée. Ce n’était pas gagné d’avance.

Frank Zappa a essayé à de nombreuses reprises de faire jouer sa musique par un ensemble orchestral. Le plus médiatique de ces essais fut la collaboration avec Pierre Boulez et son Ensemble Intercontemporain. Un album vit le jour en 1984 : The Perfect Stranger. F.Z. n’a pas été satisfait par cette expérience. Il n’a pas du tout aimé le travail d’interprétation de Boulez et sa formation. Un concert et un disque prévus, et on plie bagage. Une critique objective :
“On a tellement parlé des années durant, de cette rencontre au sommet de deux mondes si différents, l’univers rock de Zappa, et l’avant garde institutionnelle de Boulez, son grand prêtre, on a tant fantasmé, dis-je, que le concert du 9 janvier 1984 ne pouvait être qu’un échec. Qui repose sur un malentendu, et le choc de deux cultures, de deux publics, de deux musiciens qu’hormis leur grand professionnalisme tout sépare. Les musiciens de l’Intercontemporain, en outre, sont peu habitués aux accentuations de la notation jazz ou rock. Rétifs à la musique-spectacle, ils sont rigides dans l’exécution. Leurs techniciens ont vu ceux de Zappa débarquer comme des extra-terrestres avec leur studio portable digital Sony PCM 3324. Aussi leur agacement et celui de Boulez sont-ils allés en augmentant devant ce trublion de Zappa. A tel point que Boulez se refuse désormais à tout commentaire sur Zappa, lui qui déclarait il y a peu avant le concert : “Je me réserve de dire toutes les qualités de la musique de Zappa.” (cf. Libération). Le sentiment de s’être un trop “mouillé” est patent. Et dans un sens on le comprend, car la meilleure partie du disque n’est précisément pas dans l’exécution méticuleuse par l’EIC de The Perfect Stranger ou de Duprëe’s Paradise, pièces bien trop “américaines” (au sens de légères), pour faire l’unanimité sur le Vieux Continent. Le meilleur, c’est le travail typiquement expérimental que tente Zappa sur un nouvel ordinateur musical, le synclavier. Et, comme si tout décidément séparer Zappa des gens de l’Ircam, il explore dans ces compositions électroniques ce que les musiciens contemporains se sont refusés à faire : une musique électronique dissonante mais pas entièrement atonale, et même mélodique et rythmée.”
(Dominique Chevalier, Viva ! Zappa, Calmann-Lévy, 1985)
Un bémol à la façon de voir le monde de la musique contemporaine de Dominique Chevalier. Zappa a tout de même sa fiche dans les casiers électroniques de l’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique). Elle est incomplète, certes…

La difficulté avec les compositions au Synclavier réside en premier lieu dans les transcriptions de celles-ci pour des musiciens à l’anatomie normale – humains.
Outre la difficulté d’exécution de la partition élaborée dans la douleur, une complexité s’ajoute lorsqu’il s’agit de respecter la vie des sons dans l’espace d’un auditorium.
Dans son studio personnel, the Utility Muffin Research Kitchen (UMRK), Zappa mit au point une configuration de six canaux audio. Il s’agissait de respecter cet agencement des sons en studio, en l’adaptant aux conditions de concert.
La mission finale, le concert politico-subversif, a été possible avec la formation européenne de musique contemporaine : l’ Ensemble Modern, sous la direction de Peter Rundel. Un véritable travail s’est effectué pour que les membres de cet ensemble fusionnent avec le projet de Zappa, c’est-à-dire deviennent un peu plus dingues tout en restant à leur même niveau de virtuosité. La méthode zappaïenne est simple et spartiate : en sus de leur instrument de prédilection, F.Z. demande à chaque musicien de pratiquer un domaine pour lequel il pense ne pas être fait. Le type timide se voit obligé de déclamer des sentences absurdes, etc.
C’est ainsi que l’on procède pour faire sonner toutes choses à l’instar d’un Rock Band.
Cela a marché, et le collectif contemporain s’extirpe du projet avec une profonde reconnaissance à l’encontre de ce freak californien, et une admiration pour ses concepts créatifs.
A noter, la participation d’une compagnie de danse contemporaine qui passe, littéralement, sur scène au cours du spectacle : LA LA LA Human Steps ?
The Yellow Shark !
Pourquoi un requin jaune pour représenter cette aventure inqualifiable et presque honteuse ?
J’ai choisi en guise d’illustration pour ce paragraphe, la pochette de l’album des Beatles, Yellow Submarine. Pure association fortuite de ma part : aucun lien entre les deux. Enfin, si : “yellow” et la tendance à la moustache et à l’important volume capillaire, entre F.Z. (à gauche) et Ringo Starr (à droite) :


Le quartier général de Zappa se nommait : International Absurdities. Les bureaux possédaient des archives où furent déposés des objets hétéroclites et des idiosyncrasies artistiques. L’artiste de Los Angeles, Mark Beam (plasticien), offrit à Zappa pour le Noël de 1988 le Yellow Shark, confectionné à partir d’une planche de surf. Pendant l’été 1991, Andreas Mölich-Zebhauser – le manager de l’Ensemble Modern – tomba en pâmoison devant l’œuvre. Zappa finit par lui offrir, à son tour, le requin jaune. Le poisson personnel du manager devint le nom du spectacle,un logo, une bannière !
Avant de passer à l’écoute proprement dite, je vous propose deux extraits de cette expérience-performance sonore et visuelle à la mise en scène déjantée, toujours inqualifiable et presque honteuse.
OUVERTURE
Welcome to the United States !
Et enfin l’album avec l’intégralité des 19 pistes :
ALBUM

Par souci d’exhaustivité et de rigueur zappaïenne, je mets à votre disposition les Original Liner Notes de The Perfect Stanger (.pdf) :
Bien à vous.
Votre dévoué.
Gillou
Bonus Track
“(…) le moustachu nous gratifie d’un de ses solos caractéristiques de guitare électrique (…)”



















































Merci pour Frank Zappa et pour moi en tant que fan. Je n’ai jamais eu honte de comparer FZ et Mozart, chacun dans son époque mais sur la meme longueur d’onde, une création dynamique, révolutionnaire et géniale.
Amitié
Thierry
Bonsoir Thierry,
C’est marrant, j’étais sur ton site (je vais y passer la soirée comme c’est parti…) quand j’ai reçu la notification d’un commentaire.
En fait, je l’attendais ton commentaire.
Je pensais bien que tu étais aussi un fan du grand moustachu.
Toute ma culture musicale je la dois à ce travailleur infatiguable. Un volcan créatif qui a toujours su me montrer le chemin dans la jungle musicale.
Si j’ai dit des bêtises (chronologie, anecdotes mal transcrites etc.), n’hésite pas à me le faire remarquer.
Je repars sur ton site.
Gillou
Au delà de la légende. Ultime. Merci pour ce billet émotionellement chargé & excellent dimanche.
Zappa… tiens, bonne idée…. vais réécouter…
amitiés
artann
Et si avec ça on est pas convaincu, c’est bizarre ! Excellent article, ça résume très bien le maître. Beaucoup plus complet que le mien…
Eh Flayks ! Dis pas ça !
Il est très bien ton article, d’ailleurs, je donne le lien :
http://flayks.net/blog/post/14-Frank-Zappa-un-moustachu-unique-au-monde
Sauf que (même sans les pirates), Zappa a fait plus de 64 albums.
Tu connais les Count Five ? Ben ça c’est fort !
Amitiés.