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Coraline n’est pas qu’un film pour les enfants

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Un petit bijou de l’animation ce film.
Mais pas seulement.

AVERTISSEMENT : faut avoir vu le film, ou lu le livre, pour ne pas passer à côté de certains éléments de l’intrigue auxquels je vais faire allusion.

Pour commencer, autant le dire tout de suite, ce film de Henry Selick est une très bonne adaptation de la longue nouvelle du même nom de Neil Gaiman (dont j’ai parlé dans un autre billet). Je ne rentrerai pas dans le débat de l’adaptation qui “trahirait” le livre, ou pas. Je suis un inconditionnel du travail d’écrivain et de conteur de Gaiman, mais de toutes les façons, il n’existe aucun décret éternel ordonnant de transposer avec exactitude de la littérature à l’écran, ce qui d’ailleurs ne signifie pas grand chose de pertinent. “Oui, mais, je ne l’avais pas imaginé comme cela !” : pauvre choupinet/choupinette découvrant l’altérité.

Revenons à nos moutons, même s’ils ne sont pas électriques. Hum, hum…

coraline-realite-reve

Neil Gaiman.
Un auteur qui est passionné depuis l’enfance par les histoires du monde. Il ne s’est pas pour autant retiré dans une tour d’ivoire littéraire. Il regarde ce monde qui l’entoure, l’influence en retour, et le nourrit par sa diversité et ses aspects les plus étranges, décalés, en marge.
Un conteur contemporain. Les sens des deux termes mis ensemble prennent toute la place : réalisation plénière d’une vocation ?

Coraline doit être considérée comme une œuvre dont les éléments narratifs s’originent au sein de nombreuses cultures, et dont quelques unes ne nous sont pas familières. Mais la magie des histoires de Gaiman est un dépassement des frontières inconnues. Elle consiste en une capacité à parler directement à nos peurs, nos défaillances toutes humaines, aux régions de nos êtres prêtes à s’éveiller.
Et, un peu vite, on pourrait arguer de façon définitive :

“Comme tous les contes de fées !”

Eh bien oui, justement.

Le tour de force réside dans la possibilité que s’est donnée Gaiman de rejoindre un cortège aux contours immémoriaux. L’auteur britannique a rejoint la cour des grands.

Les contes de fées ne sont que pour les enfants ?
Osez dire oui…

De la psychologie à l’anthropologie, les contes du monde entier apparaissent comme les réceptacles de notre humanité tremblante, suffocante, extasiée, pleine de rêves et de désirs inavouables.
La complexité débordante n’a de cesse de se déguiser, sans doute parce qu’elle préfère par dessus tout être racontée.

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Les personnes qui partagent la vie de Coraline ne sont pas construits comme des référents.
Au contraire, chacun possède et manifeste un caractère en décalage avec l’idée que l’on se fait de la normalité.

Un père et une mère qui travaillent séparément sur un même projet, sur une thématique dont ils sont les spécialistes mais qu’ils n’aiment pas pratiquer : le jardinage. Au passage, rappelons que ces citadins viennent de déménager à la campagne. Ils donnent l’impression à leur fille de la délaisser pour leur travail.

Deux voisines excentriques, ex-actrices de théâtre/music-hall/cirque. Perdues dans leurs souvenirs et à l’intérieur d’une relation bipolaire en décalage de phase, hors des préoccupations sociales les plus élémentaires.

L’autre voisin adulte, russophone, est un acrobate qui dit être en train de mettre au point un numéro avec des souris acrobates. Il est stigmatisé comme alcoolique plutôt qu’excentrique.

Le seul personnage du même âge que l’héroïne semble être tout droit sorti de la Nouvelle Angleterre de Lovecraft. Ses attitudes semblent être guidées par les lignes directrices d’une consanguinité certaine.

Such a Wonderful World !

En résumé, Coraline est entourée d’individus desquels s’exhalent les parfums de la décompensation. Les structures de sa réalité riment avec border line.

Devant un tel environnement psychologique, autant dire que l’envers du décor auquel accède Coraline fait figure d’endroit.
Un détail : tous les êtres de l’autre réalité, “l’autre mère”, “l’autre père”, etc., ont des boutons cousus à la place des yeux.

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On pense, spontanément, et depuis quelques lignes déjà, à Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll.
Mais mettons les deux démarches en opposition.

Dans Alice, le lecteur est confronté à un monde différent du réel. Ce dernier est radicalement différent du nôtre, les lois physiques sont bousculées, abondance d’êtres imaginaires : on plonge dans le fantastique le plus foisonnant. En définitive, cet ailleurs est un discours très construit sur le monde d’Alice, sur le nôtre. D’ailleurs, Alice peut être considérée comme un défi linguistique, un univers mathématisé qui a sa propre cohérence : défi remporté haut la main par Caroll. A ce titre, les terres imaginaires d’Alice ne sont que les multiples facettes d’une activité symbolique qui ont pris forme pour parler à la conscience de la petite fille.

Pour Coraline, nous sommes aussi dans le cas d’une excursion dans un monde parallèle qui procède de l’intime de la voyageuse.
Première différence : le passage vers l’inconnu n’est pas une chute mais un chemin horizontal vers une autre réalité.
Une copie. Un négatif plus coloré que l’original, mais sans que l’on bascule dans un surréalisme du type d’Alice. Un monde familier qui n’a pas pour but de donner sens, mais de divertir, comme une correction du réel en technicolor où il ferait bon vivre. Un environnement moins weird si l’on écarte les yeux-boutons et l’impression diffuse qu’ils provoquent.
C’est maintenant que des questions fondamentales se posent.

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Qu’est-ce qui amène Coraline dans cette autre dimension ?
Quel est le facteur le plus influençant ?
Le sortilège ou le désir de fuite loin d’une famille et de son voisinage qui agit comme répulsif ?

Bien entendu, il y a une histoire de sorcière, mais ce qui fait prendre conscience à Coraline de la situation maléfique, ce sont les changements de comportements de ses parents qui, de leur côté, réalisent le peu d’attention qu’ils ont porté à leur fille. Tout s’inverse, et c’est le monde réel qui permet de comprendre le surnaturel, le fondement de son existence et des règles de son fonctionnement. Si quelque chose se passe dans la vraie vie, l’autre vie s’en trouve modifiée.

Et puis ces fameux parents finissent par passer à travers le miroir : l’accès au surnaturel n’est pas le même que celui de Coraline, c’est plus l’ancienne école…
Une fois de plus, la petite fille va elle-même dénouer les fils qui se tissent dans l’obscurité. Ses parents sont bien démunis. Après tout, ce ne sont que des adultes, et ceux-ci pensent que Coraline est une histoire réservée aux enfants.

Une question en forme de fin de billet :

Qui est capable de faire la liste des influences de notre ami Henry Selick en termes d’animation et de cinéma expérimental ? Qui le sait ? Qui le sait ?

Et le chat dans tout ça ? Il a une fonction dans ce récit ?

Pour vraiment finir, je voulais simplement dire que j’étais bien content que Coraline et son univers aient été pris dans la toile du cinéma.
Coraline-cinema-toile


Gillou


Article relatif :

CORALINE : Neil Gaiman / Dave McKean / Henry Selick


4 Comments

  1. Kameyoko says:

    J’adore la petite référence à Philip K. Dick très discrète ;)

    Coraline est assurément un film qui semble superbe. Je n’ai pas encore été le voir mais quand on associe du “L’étrange Noël de Monsieur Jack” à du Gaiman, je ne vois pas où ça peut rater.

    Je m’attends à un grand film sous réserve de rentrer dans l’univers graphique et scénaristique.

    Très bel article en tout cas

  2. Kameyoko a déjà tout dit (moutons électriques inclus)
    Merci Gillou d’être là, encore pour un moment.
    Amitié
    Thierry

  3. Doomyflo says:

    J’ai adoré ce film et ne pouvais être déçue étant donné mon attrait pour les œuvres de Selick, Gaiman jusqu’à Burton!
    Ce qui m’a marquée est l’idée que quoiqu’on fasse ou veuille, quand on est enfant, on est toujours assez insatisfait de ses parents et on fantasme toujours à une autre réalité plus “belle”! Mais au fond, ne faut-il pas savoir les (re)decouvrir, communiquer avec eux et finalement voir qu’ils ne sont pas si nuls que ça !

    Pour moi le chat est un guide, un protecteur un peu magique, le mentor qu’on retrouve dans toutes les œuvres de fantasy ( magicien etc…) et qui permet à Coraline de conclure sa quête et sa prise de conscience : “finalement j’aime papa, maman comme ils sont !”

    Un film effectivement pour les parents que nous sommes et qui nous renvoie le message : on n’est pas parfait mais on essaie si on nous laisse une chance!

    très bon article et refonte du blog! ;-)
    .-= Doomyflo´s last blog ..Les VDM-like =-.

  4. Fabrice Leroux says:

    C’est intéressant de venir lire un billet sur un film, vu il y a un peu plus d’un an, comment cela réveille la mémoire sur des détails que l’on pensait oubliés.
    Bravo Mr Gilles bel article, il me manque peut-être des précisions sur Mr Selick. Trop de gens oublie qu’il est le réalisateur de L’Étrange Noël de M. Jack, (Burton n’est que le producteur et co-scénariste, et le créateur des personnages, mais ce n’est pas son film…merci)

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